Je suis de retour avec un article didactique sur les grandes bases théoriques du dessin et de l’art pictural en général. Aujourd’hui, je vais vous parler des outils fondamentaux de l’artiste. Nous les utilisons tous, tout le temps mais sans en avoir conscience. Et pourtant ces outils conceptuels sont souvent au cœur de notre démarche artistique. Quelque soit notre style – l’abstrait, le surréalisme, le réalisme, le figuratif – ou notre domaine – l’art contemporain, le concept-art, le design (liste non exhaustive).  Non je ne parle pas du médium ou de la technique utilisée, mais bel et bien de ce qui constitue la base d’une image. L’essentiel, le fait de simplement poser son outil sur son support, de faire une ligne, de peindre une tache. C’est important d’avoir conscience de l’évident, de l’élémentaire. Car on peut avoir une technique du tonnerre, maitriser son médium aussi bien qu’on veut mais les instants « éclairs de génie » n’arrivent pas tout seul… Il faut nourrir son esprit pour que, en arrière-plan, notre subconscient assimile les éléments fondamentaux pour les mixer et qu’on parvienne à ce merveilleux moment où tout s’imbrique parfaitement et sans effort. Alors, prêt à aller au fond des choses?

Le geste du peintre, du dessinateur est de poser de la matière sur un support. C’est l’essentiel. Contrairement au sculpteur qui enlève de la matière d’un bloc en trois dimensions ou d’un compositeur qui lie des notes de musique entre elle, le peintre et le dessinateur manipule la matière pour créer un espace virtuel. Pour ce faire, il dispose de plusieurs outils évidents auxquels on ne réfléchit pas vraiment lorsqu’on pose notre outil, vecteur de cette matière, sur notre support.

  • A l’origine de tout, on retrouve la ligne et la tache, le plein et le vide. Ensuite, la couleur et la forme. Puis enfin, la composition, le sujet, la lumière, le symbolisme. Tous ces éléments concourent à renforcer les autres et sont interdépendants pour la réception de l’œuvre une fois terminée.

Prendre conscience qu’on manipule ces éléments à chaque acte de création nous rendra plus attentif à notre pratique, plus conscient de notre démarche, et nous mettra en contact avec notre recherche fondamentale personnelle.

1- L’acte de peindre

Concrètement, que se passe t’il lorsque nous posons le pinceau, le crayon ou tout autre outil sur un support? Nous commençons par délimiter des zones physiques en deux dimensions qui prendront sens dans notre cerveau de spectateur à travers nos yeux. L’acte fondamental de peindre, c’est donc d’abord de créer ces zones sur le support. Comment? Grâce à la ligne et à la tache.

Lignes, taches
Lignes, taches

Nous voyons des triangles, des carrés, des cercles… Mais ça, c’est de l’interprétation. En faisant abstraction de l’interprétation, en épurant toute question de vocabulaire, il s’agit, fondamentalement, de lignes et de taches noires réparties sur un support blanc. Ces lignes et ces taches créent des formes…  Que nous interprétons ensuite avec notre bagage social et culturel. Pour untel, il s’agit d’un carré, d’un triangle. Pour d’autres, ils imaginent un cube, une pyramide, un enclos. Pour un extraterrestre, il pourrait s’agir d’un alphabet. La ligne et la tache créent des symboles. La ligne et la tache sont les prémisses et les composants fondamentaux de l’expression visuelle.

Délimiter ces zones nous amène à une autre notion : le plein et le vide. En effet, qui crée une frontière instaure un « intérieur » et un « extérieur ». Un « plein » et un « vide », une zone arbitrairement séparée du reste par une ligne, par une tache, par une frontière que nous, peintre avons créé. Peindre, c’est aussi créer des limites, un territoire à part sur notre support, qui en soi ne veut rien dire mais qui prendra sens dans l’œil et le cerveau du spectateur.

plein vide
Le plein, le vide. Quelle forme est le creux de l’autre?

Que voyons-nous sur cette image? Où est le plein, le vide? S’agit-il de deux espaces vides, ou de deux formes pleines? Les frontières que nous traçons créent aussi des formes et des espaces. Ils sont interprétables ensuite.

Cette notion de plein et de vide, conjuguée à la notion de ligne-tache, permet la construction mentale de la forme. Un « cercle », un « carré » De cette acte aussi simple que de poser son pinceau sur le support nait tout le reste. La forme – un espace plein au milieu de vide, la composition – où plaçons-nous les formes?, la lumière – nous voyons ces formes, c’est donc que la lumière les touche, la couleur, le sujet – que racontent les formes?, et le symbolisme.

Rien qu’avec la notion de lignes et de taches, nous pouvons tout faire :

peinture rupestres grottes lascaux
Peintures rupestres des grottes de Lascaux.

L’animal, sujet de la représentation, est contourné par une ligne nette. Ce qui est à l’extérieur de cette ligne n’est plus l’animal – on parle de vide. Ce qui est à l’intérieur de la ligne, c’est lui – le plein. Le tout est interprété par nous comme une forme cohérente : le buffle ou taureau qui court. Derrière lui, nous apercevons un autre animal, réalisé en tache celui-ci.

L’acte de peindre, c’est donc, fondamentalement, de placer des lignes et des taches pour délimiter des zones qui seront ensuite interprétées par le spectateur. C’est aussi se placer en tant qu’artiste peintre, dans la double position de l’émetteur-récepteur en s’interrogeant sur les espaces qu’on délimite, car tout espace devient forme, composition, sujet…

2 – La couleur et la forme, de l’abstrait au concret

Passé le cap de la ligne et de la tache, nous commençons donc à placer des formes sur notre support. Les formes sont une construction abstraites. Personne ne croise de carré en deux dimensions dans son jardin, mais des formes en trois dimensions complexes. Pourtant, ces formes sont les éléments essentiels pour exprimer le volume sur une surface en deux dimensions. Ainsi, la forme abstraite en soi est l’outil essentiel  et le support nécessaire à la représentation. Pour aller de la forme à la représentation, on doit pouvoir compter sur l’œil du spectateur qui interprétera la forme qu’il verra, qu’il pourra identifier comme une composante cohérente de son univers.

cube

Est

losange

Personne n’aurait compris que je voulais faire un cube. On aurait interprété ça comme étant simplement une suite de trois losanges. Ainsi, on s’aperçoit que la forme seule ne suffit pas si la construction de la représentation est plus élaborée. Il faut guider l’œil du spectateur pour être certain qu’il ait la bonne interprétation. Ainsi pouvons-nous nous servir de différents outils, comme des conventions culturelles ou des astuces et méthodes géométriques.

Le carré est une convention. Nous représentons tous un carré comme un parallélépipède à quatre côtés égaux. Quand je le transforme en volume, je le déforme et l’étire dans l’espace selon une convention géométrique visant à reproduire plus ou moins fidèlement sur mon support ce que deux yeux humains voient d’un volume. Le rouge comme couleur d’agression est une convention culturelle, elle aussi.

cubes

Ainsi passons-nous de la forme à la couleur. La couleur est utilisée en tache et délimite, comme la ligne et la tache simples, une frontière, un espace à part entière sur le support. Dans cette image, nous voyons que la couleur peut servir à la fois de vecteur de symbolisme – le bleu est plus « apaisé » que le rouge qui lui est plus « agressif ». Mais aussi exprimer l’espace et la lumière. La face avant du cube est délimitée par une ligne et par une zone de couleur plus claire que les autres zones,   on comprend que la lumière le frappe  frontalement. Le cube devient ainsi un objet concret, tactile. On exprime des limites physiques et sensibles d’un volume sur un support plat. Elle est pas belle, la vie?

 

3 – La mobilisation des outils

Notre boite à outils conceptuels est bien remplie! Comment combiner ces éléments pour créer une oeuvre finie? Comme lier le geste de peindre à la représentation concrète d’éléments qui n’existent que dans l’espace du support? La ligne et la tache, le plein et le vide, la forme et la couleur combinés ensemble nous permettent  la conception et la réalisation d’une œuvre finie. Mais une œuvre finie, c’est quoi?  Lorsqu’on pratique l’analyse d’œuvres, on décompose une œuvre en plusieurs grands thèmes pour l’aborder sous tous ses aspects : le sujet, la composition, le symbolisme, la lumière.

L’acte de poser une ligne ou une tache, de créer du plein et du vide et de poser des couleurs pour délimiter des espaces distincts nous permet de déterminer une composition, avec différentes lignes de forces et des plans différents pour créer un espace dans le support. Ainsi, le support devient lui-même une fenêtre projetant le spectateur vers un espace autonome, une autre réalité.

Délimiter des espaces et créer des formes dans une composition nous permet de dégager un sujet. Est-ce un portrait? Est-ce un paysage? Est-ce une scène avec plusieurs personne? Est-ce que ça raconte quelque chose?

Poser des couleurs de concert avec la composition et le sujet permet de mettre en lumière certaines choses pour renforcer la composition et le sujet. Mais est-ce que la lumière est vive et donc les couleurs sont fortes et très contrastées? Ou au contraire, la lumière est-elle diffuse et les couleurs assez uniformes ? La lumière est-elle froide, composée de couleurs plutôt bleutées, ou au contraire, chaude et composée de couleurs tirant sur le rouge?

Et enfin, dans l’ensemble, qu’est-ce que ça véhicule? Au-delà de interprétation formelle de cet espace-support, comment le spectateur va t’il interpréter l’œuvre à un niveau quasiment subconscient? Le rouge véhicule un symbole, des lignes franches et acérées aussi, au contraire de couleurs douces et de formes rondes et pleines.

4 – Un exemple concret :

 

l'école d'Athène, fresque réalisée par Raphaël en 1509-1510.
l’école d’Athènes, fresque réalisée par Raphaël en 1509-1510.

Cette fresque réalisée par Raphaël en plein « boum » de la philosophie grecque représente un débat entre Platon et Aristote, deux courants philosophiques très considérés tant à l’Antiquité qu’à la Renaissance. Pour exprimer la rationalité de ce débat et son haut niveau, l’artiste a choisi de composer son tableau de lignes verticales et rigoureuses, montant vers le ciel qu’on aperçoit au fond. Les arches au sommet, formes arrondies et parfaitement symétriques, reposent sur ces lignes verticales et évoquent elles-aussi la voûte céleste et les arches antiques. On est clairement dans le symbolisme à la fois culturel et signifiant. La philosophie est la voie royale pour élever l’esprit vers les cieux, et c’est sur une pensée rigoureuse que peut reposer l’ordre du monde.

Les deux philosophes sont représentés au centre de la composition, encadrés par une arche. On ne peut pas les louper. Ce sont les seuls personnages dont la tête est représentée près des nuages et du ciel. Ceci est un choix de composition de l’artiste pour que le sujet – le débat des deux philosophes- soit mis en valeur, mais aussi pour donner un sens symbolique à la scène. En effet, si les deux hommes sont représentés sur le même plan horizontal que d’autres personnes de la scène, ils ont en revanche l’esprit plus élevé.

Pour terminer sur cette fresque (mais il y aurait tellement à dire dessus!), si nous plissons les yeux et prenons beaucoup de recul, nous apercevrons les taches de couleurs qui le composent. Même ainsi, la composition, l’espace, la lumière, et le centre de l’attention du sujet restent très clairs. Raphaël était un artiste virtuose, qui maitrisait parfaitement les outils abstraits de la peinture pour créer un espace à part dans son support. Il composait ses œuvres comme une architecture, élément après élément, et en maîtrisait chaque aspect. On comprend ainsi que, dans une œuvre picturale, tout est lié. Du simple geste de poser une ligne et une tache sur un support peut découler la construction conceptuelle la plus élaborée.

Voilà un petit peu pour cet article très théorique, qui va lancer une série d’autres articles traitant de chaque aspect d’une œuvre d’art.  J’espère que ça vous a plu, en tout cas je l’ai fait avec le cœur. N’hésitez pas à partager, à mettre des j’aime et tout, et à vous exprimer en commentaires si vous avez des questions, des impressions, si ça vous a aidé, été utile, fait réfléchir…

Bisous ♥

Serely

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